Caractériser le personnage par le vêtement, échange avec la costumière Bethsabée Dreyfus 

Rencontre avec Bethsabée Dreyfus, cheffe costumière de la pièce écrite par Luigi Pirandello  « Six Personnages en  quête d’auteur »  jouée par la Comédie Française du 20 janvier au  1er mars au Théâtre du Vieux-Colombier. 

Lorsque j’étais en première littéraire, je n’étais pas franchement fan des lectures imposées. Je  trouvais l’angle d’analyse trop académique et, pour ne rien arranger, j'étais dotée d'un solide esprit  de contradiction (#crisedado). 

Une pièce m’a cependant marquée. Ma professeure de français l’adorait car elle avait ce quelque  chose de différent : les personnages étaient dans le public et recherchaient un auteur. Pour les  connaisseurs, il s'agit de la pièce « Six Personnages en quête d'auteur » de Luigi Pirandello. 

Cette lecture m’était complètement sortie de la tête (il faut dire que je ne l’avais lue qu’en  diagonale...) jusqu’au jour où, sur le quai de la ligne 8, en attendant interminablement que le métro  pointe le bout de son nez, je tombe sur une affiche : la Comédie-Française joue la pièce au Théâtre du Vieux-Colombier. 

Pour tenter de me réconcilier avec mes souvenirs de lycéenne, je décide de prendre une place. Et  là, c’est le coup de cœur. Tout me paraît plus moderne, plus vibrant, en partie grâce à une  réinterprétation contemporaine des costumes. 

C’est ainsi que je suis reçue aujourd’hui par la Comédie Française pour rencontrer Bethsabée Dreyfus, cheffe costumière de la pièce, au cœur même du Vieux-Colombier. 

Pour commencer, est-ce que tu peux m'expliquer un peu qui tu es, ce que tu fais dans la  vie et nous retracer ton parcours ? 

Je suis principalement cheffe costumière pour le cinéma et la télévision. Je suis  intermittente du spectacle depuis 1998. Mon parcours a été assez atypique puisque je suis devenue cheffe  très vite, dès mon second long-métrage. Normalement, il y a des paliers précis : on fait ses armes  comme habilleuse, puis costumière, et enfin cheffe après un certain nombre de films. J'ai eu la  chance de brûler ces étapes. Avant cela, je me destinais plutôt à la mise en scène ou au poste de scripte. Les costumes sont arrivés par hasard, ça m'a plu, et j'ai suivi ce chemin dans lequel je me  retrouve complètement aujourd'hui. 

C’est donc une opportunité qui a tout déclenché ? Ce n’était pas une vocation au départ  ?

Pas du tout, je ne savais même pas que ce métier existait ! Quand on regarde un film,  on pense à l'image, au son, au décor, à la mise en scène... mais on ne soupçonne pas tout le travail  de création derrière le vêtement. Je voulais faire la FEMIS (École nationale supérieure des métiers  de l'image et du son), mais le concours était très dur et je n'étais pas une élève très assidue. Je  savais que j'apprendrais sur le terrain. L'opportunité est venue quand je travaillais chez Agnès B  pour financer mes études. Une costumière cherchait une habilleuse du même âge que ses jeunes  comédiens. Une vendeuse a pensé à moi, et c'est là que j'ai découvert les plateaux sous cet angle.  À l'issue de ce premier tournage, on m'a proposé de faire les costumes d'un autre film. J'ai prévenu  le producteur que je n'y connaissais rien mais il a insisté, et ça a commencé comme ça.

Comment définis-tu ton rôle dans la création d'un personnage, que ce soit pour le cinéma  ou le théâtre ? 

C’est avant tout un travail sociologique. Le vêtement sert à décrire comment un personnage est dans sa tête et quel est son milieu social. Là où le travail est différent, c’est dans le rapport au temps. Dans un film, on suit l'évolution d'un personnage à travers plusieurs tenues. Ici,  ils gardent le même costume du début à la fin car c’est un huis clos.  

Ta méthodologie de travail change-t-elle entre la scène et le plateau ? 

Totalement. Pour le théâtre, je viens aux répétitions. C'est en observant le jeu des  comédiens, leurs interprétations, que les idées me viennent. Au cinéma, je vois rarement les acteurs  avant les essayages, sauf les rôles principaux. Le travail de réflexion se fait en amont avec le  réalisateur à partir du scénario. On discute de l'époque, de la durée de l'histoire, des références  cinématographiques… Il m’arrive même que des proches m'inspirent. J'évite de faire des 

moodboards trop tôt : si je ne connais pas encore l’acteur, c’est vain. Un vêtement peut paraître  "déguisé" s'il ne colle pas à l'essence de celui qui l'incarne. Mon but, c'est que le costume ne "se  voit pas", qu'il paraisse totalement naturel. 

Justement, comment sources-tu tes vêtements ? Tu privilégies les boutiques, la fripe, le  sur-mesure ? 

C'est un mélange de tout. Je n'aime pas que le costume "se voit", il doit avoir l'air naturel, déjà porté. C’est pour ça que j’adore les friperies et que je possède mon propre stock de vêtements patinés. Par exemple, sur le film La Guerre des prix qui sort le 28 mars, le personnage d’Anna Girardot porte un gros blouson en cuir qui vient... de mon propre dressing ! Le jour de  notre premier rendez-vous, je portais par hasard mon propre blouson en cuir noir. Dès qu’elle m’a  vue, Anna s'est exclamée : "C’est dingue, le blouson que tu as sur le dos, c’est exactement celui  que je pensais pour le film !". À l'inverse, pour sa supérieure hiérarchique qui est très chic, je suis  allée chez Officine Générale ou Indress pour trouver des tailleurs très élégants. Parfois, on utilise  aussi des loueurs de costumes. Par exemple, pour la série politique Dans l'ombre, il fallait  différencier des dizaines de costumes bleu marine. Un personnage était plutôt un "jeune loup" aux  dents longues, on l’a plutôt habillé chez Zara ou Celio comparé à un grand patron qui était en  demi-mesure. La différence est subtile mais passe par la qualité du vêtement et sa coupe.  

Tu travailles aujourd'hui sur la pièce de théâtre « Six Personnages en quête d’auteur » de  Luigi Pirandello à la Comédie Française. Est-ce une première pour toi ? 

Oui, c'est ma toute première pièce ! C'est Marina Hands, que j’ai rencontrée sur une série,  qui m'a sollicitée.  

Y-a-t-il eu un personnage plus difficile à habiller que les autres ? 

Je dirais que le personnage d’Adeline était le plus complexe. Il fallait traduire plusieurs  facettes : un milieu de banlieue, une forme de féminité un peu enfantine, mais aussi le fait qu’elle  se prostitue. L'idée de la jupe m’est venue en observant Adeline elle-même. Elle arrivait souvent  en jupe aux répétitions. Le sweat Adidas et la casquette viennent casser ce côté "corporate" de la  jupe. C'est une silhouette très moderne, très actuelle, qui permet aux personnages de se fondre dans  la salle au début de la pièce sans être remarqués. 

C’est vrai que le principe de la pièce est que les personnages se fondent dans le public, ce qui  explique en partie le choix de la moderniser. Comment adapter une pièce qui se déroule en 1920 en 2026 ? 

La pièce des années 1920 est vraiment ancrée dans son époque. Quand on lit le texte original de  Pirandello, c’est quand même assez poussiéreux. On est obligé de la réactualiser, ne serait-ce que  le début de la pièce. C’est un peu limite dans ce qu'ils disent et certains détails ne sont plus actuels.  Il a donc fallu apporter une réécriture à l’introduction. À partir du moment où les personnages  arrivent, c'est le même texte. Ça fait que la pièce est vivante. Le sujet en lui-même est toujours d’actualité. C’est une façon de montrer que c'est horrible, que rien n’a changé. 

Le métier de costumière semble aussi demander une grande réactivité face aux  imprévus... Tu as des anecdotes de tournage ? 

Sur la série Les Revenants, on nous a cambriolé notre camion à Annecy. On a perdu les trois exemplaires d'un blouson crucial qui n'était plus en vente. Il ne nous restait que  celui utilisé pour la scène du "piège à loups", complètement déchiqueté par des fausses dents ! J'ai  dû courir à Paris chez mon retoucheur pour qu'il le recouse centimètre par centimètre. Il a fait des  miracles. Une autre fois, on nous a volé des bijoux de luxe et une montre Jaeger LeCoultre sur un  film avec Laurent Lafitte. J'ai dû foncer aux Galeries Lafayette pour trouver une doublure qui fasse  illusion à l'image. Il faut être très débrouillarde. 

Pour finir, toi qui es une experte du "sourçage", aurais-tu quelques bonnes adresses de  friperies à Paris ? 

J'aime beaucoup la boutique Épisode, c'est un basique mais on y trouve toujours des  choses chouettes et abordables. Dans le 9ème, la rue Condorcet regorge de pépites vintages. Il y a  aussi Célia Darling Vintage, rue Henri Monnier, qui a un choix très pointu. Et enfin, près de chez  moi dans le 11ème, Clara Vintage (rue Jean-Pierre Timbaud). Clara est super sympa et elle a de  magnifiques pièces.

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