Guillaume Henry chez Patou, ma plus belle histoire c’est vous…
« Allez les Patou ! » J’entends encore sa voix résonner dans la maison de couture. La nouvelle est tombée : Guillaume Henry quitte la direction artistique de la maison Patou, juste après le défilé. Une décision prise d’un commun accord avec le groupe LVMH, qui s’inscrit dans la continuité du vaste remaniement des directeurs artistiques. Lui m’a accuillie à bras ouvert dans cette maison chez qui j’ai fait mes premiers pas dans la mode, je n’avais donc pas envie de vous parler de la fin de l’histoire, mais de ce que représente Guillaume Henry chez Patou. Parce que, cher Guillaume, ma plus belle histoire, c’est vous.
Une voix chaleureuse qu’il fallait suivre. Guillaume Henry a fait de ce slogan « Allez les Patou ! » un véritable hymne fédérateur, devenu pour moi celui de la maison. Je n’ai jamais vu autant d’entrain dans la relance d’une maison qui n’était pas la sienne au départ. Cette énergie, il l’a transmise à toute l’équipe, et elle reste profondément ancrée dans nos têtes à tous.
Patou, c’est avant tout une belle histoire : celle de Jean Patou, qui fonde sa maison en 1914, habille les femmes les plus élégantes de son époque, voit naître Jean Paul Gaultier et bien d’autres talents, avant de tourner une page… puis de se réécrire trente ans plus tard sous la plume d’un directeur artistique passionné. La légende raconte que Sydney Toledano, PDG de Dior, et Guillaume Henry se seraient assis chez Carette, au Trocadéro, pour en parler.
Moi, petite vendeuse, j’étais là quand le premier lookbook de la nouvelle collection est né. Arrivée à Paris depuis peu, j’enchaînais les missions d’intérim. Souvent, l’agence d’emploi m’appelait le matin même. Ce jour-là, dans ma chambre au cinquième étage d’un foyer de jeunes travailleuses, la sonnerie retentit dans mes dix mètres carrés, et sur ce matelas que je ne qualifierait pas aujourd’hui de “douillet” je fus tirée du sommeil par un appel qui allait tout changer. J’avais un entretien sur l’île de la Cité !
Par chance, mon combat de la veille pour obtenir une machine libre à la laverie du rez-de-chaussée avait payé : je serais présentable ! Peu après, je poussais timidement la porte de cette ancienne gazette, dont la devanture avait revêtit la jolie plaque dorée indiquant qu’on entrait chez Patou. La porte s’ouvre directement sur l’atelier où tout le monde s’affaire. À droite, un immense escalier en bois, aussi beau qu’imposant, mène au salon du premier étage. J’attendais là sur un fauteuil qu’on vienne me chercher.
Guillaume Henry est passé. Je me suis levée. Il m’a regardée, m’a saluée. C’était la première fois qu’une personne de ce rang m’adressait la parole, et je ne vous le cache pas, en étant vendeuse, c’est rare. Il était habillé simplement : un jean bleu à la coupe indémodable, un pull Saint James, des baskets impeccables. Un uniforme simple qui l’a toujours accompagné, le rendant accessible, charismatique, sans artifice ni démonstration de style. Rien qui enferme ni rien qui impose. Cette simplicité ouvrait tout : on pouvait projeter derrière lui une créativité libre, presque sans limite.
La CEO m’a ensuite reçue dans un bureau magnifique. Et pourtant ce fut en toute transparence, le pire entretien de toute ma carrière. J’arrivais sans CV, avec deux plis sur mon chemisier, la laverie du foyer ne permettant pas encore ce luxe, et je me souviendrai toujours de cette question traître : « Si je vous donne 3 000 euros aujourd’hui, chez qui les dépensez-vous ? “Ayant vraiment besoin de ce boulot, j’ai opté pour Dior, la valeur sûre (lien fino avec Sydney Toledano). En second choix, Saint Laurent, jugé « trop sexy » pour mon interlocutrice. Dans ma tête, c’était terminé. Et pourtant, par je ne sais quelle grâce, j’ai eu le poste !
Me voilà au Bon Marché, jamais seule mais toujours soutenue par toute la maison, dans le décor doré du premier point de vente parisien Patou. Un corner du premier étage : deux portants, un mannequin, et un voisinnage de collègues qui sont encore pour certains mes amis chers aujourd’hui. Les « Patou » étaient très impliqués, présents, attentifs. Si bien qu’en un an et demi, j’ai vu défiler à peu près tous les employés de la maison, leurs amis, leur mamans et le stand devait toujours être impeccable (évidemment ils débarquaient toujours au pire moment pour moi). Et c’est Guillaume Henry lui-même qui venait habiller les mannequins. Avez-vous déjà vu un directeur artistique faire cela dans un grand magasin ? Il était accessible, et c’est ce que je retiens.
J’éprouve une certaine fierté à dire que j’ai été la seule vendeuse, la première vendeuse, “l’ambassadrice” de la nouvelle ère Patou, en quelque sorte, si je puis me permettre ce petit instant de lumière. Et ça on ne pouvait pas passer à côté ! Car l’uniforme siglé m’a coûté longtemps la joyeuse appellation de Patricia, ainsi que beaucoup de photos des passants s’arrêtant pour l’envoyer aux appelés de leur répertoire et détenteurs de chiens Patou.
Mon job c’était de leur raconter pourquoi. De leur expliquer toute la noblesse de ce nom, puis de les faire acheter ce merveilleux jean en “carry-over” qui ne se démodera jamais parce qu’il est en collection permanente, cette robe dont l’imprimé dessiné par Sophie lui a valu un prix, ou ces superbes boucles d’oreilles qui permettent de transformer une tenue de jour en une tenue de soir. Un jour Guillaume Henri m’avait donné sans le vouloir la meilleure technique de vente qui soit. :
« À Paris, les femmes sont actives. Elles n’ont pas le temps de se changer. En portant du Patou, elles peuvent être en baskets le jour, puis enfiler des talons et des boucles d’oreilles le soir, et elles sont habillées. »
Il avait raison. C’est le meilleur conseil que j’aie reçu, et c’est à lui que je pense chaque fois que j’enchaîne une journée de travail avec une soirée habillée.
Relancer Patou, c’était transmettre une histoire et ne lâcher aucune cliente. Il fallait en parler, que le bouche-à-oreille marche, et qu’on le développe tous à notre échelle. Le storytelling est devenu, grâce à cette aventure, ce que je préfère aujourd’hui dans mon métier d’attachée de presse : donner envie de rêver, trouver le point commun, l’astuce qui fait aimer une marque et en partager les valeurs.
Je ne suis pas restée longtemps dans cette maison, et pourtant je l’aime. J’aime son esprit de famille, la faculté qu’elle a de paraître joyeuse et facile alors que tout avait été si bien pensé. Nous étions précurseurs : les ceintres étaient recyclés, l’étiquette était un QR code où on avait accès direct aux dessins de Guillaume Henry, à l’empreinte carbonne ou aux conseils d’entretiens. Chez qui vous avez vu cette technologie ? Le papier était toujours bien choisi par Romane. C’est elle aussi qui avait fait le décor du stand quand j’avais upgradé au 2e étage, avec les marques luxe.
J’ai appris le départ de Guillaume Henry par les médias, et cela m’a fait mal. Impossible d’en faire un simple post Instagram. Je voulais raconter. Non pas les circonstances de fin car ma page à moi s’est tournée il y a longtemps déjà et je ne les connais pas. Le but était surtout de vous emmener dans ce décor coloré et familial qui a gonflé ces années de force et de lumière. Guillaume Henry c’est un soleil qui a éclairé toute une équipe talentueuse qu’on appelle les Patou, et dont le rayonnement a fait parler pendant 7 ans. C’est une famille soudée dont certains membres suivent Guillaume Henri depuis chez Carven, Lanvin, Nina Ricci, et ça croyez moi c’est un vrai signe de sanité, suffisamment rare dans la mode pour le souligner.
Patou, c’est la maison qui m’a sortie du foyer, qui m’a offert une stabilité et une confiance précieuses, qui ne m’a jamais laissé croire qu’en étant vendeuse j’étais en bas de la pyramide. Je me souviens d’une fin de journée où l’on fêtait l’anniversaire de Juliette Armanet : arrivée en retard depuis le bon marché, j’ai manqué le gâteau de peu. Chacun m’a proposé sa part. Tout le monde m’a proposé ça part, le gâteau était merveilleux, je l’ai pris comme une preuve d’amour !
Croire en ses rêves c’est la morale de cette aventure. J’avais entendu dans le podcast d’Adrien Garcia qu’il avait loupé l’entrée à Duperré la première fois et pourtant il en est là, avec cette carrière, ce parcours, et c’est ce qui me donnera toujours envie d’y croire. Patou c’est déjà la plus jolie des histoires et voici la fin de celle-ci. J’ai terminé la mienne chez Patou avant Guillaume Henry. Un jour une femme est venue et m’a fait accéder à un poste qui me sortait des grands magasins pour aller vers le parfum, c’était la suite logique de l’histoire pour moi, et je n’ai jamais été si bien saluée que chez Patou. C’est la seule maison ou j’ai pu garder mon uniforme, avec un très joli cadeau et de beaux souvenirs. J’ai continué de suivre leurs aventures à tous, au Met Gala, celles d’Alexandre chez Lemaire, les vacances de Clémence, les stars de Déborah à la presse, les cours de théâtre de Marion, les nouvelles de Johan chez McQueen et je continuerai de les suivre. J’espère leur avoir fait honneur et que vous ferez de ce départ annoncé un bel hommage. V.