Mode et territoire : pourquoi la ville influence-t-elle notre style ?
Le fossé géographique de la mode persiste. L’inspiration dépasse les écrans et les rues jouent un rôle crucial dans l’expression de soi. Entre anonymat urbain et culture locale, comment notre lieu de résidence influence-t-il notre style vestimentaire et façonne notre identité ?
J’ai toujours été très intéressée par la mode, les looks, les idées derrière la créativité des artistes mais je n’ai jamais réussi à l’exprimer à 100% comme je le souhaitais. Je pense que ce frein de créativité et de courage est en partie dû au fait que j’ai grandi et vécu dans une petite ville du sud la plupart de ma vie.
Ça fait maintenant bientôt deux ans que j’habite à Paris. Bien que j’ai encore des appréhensions de temps en temps, j’ai pu remarquer un changement assez important dans mon rapport au vêtement qui va au-delà du simple courage.
Malgré un style que je qualifie d’assez classique, j’ai toujours eu un frein vis-à-vis du regard des autres. Habiter à Paris m’a cependant permis de m’affirmer de plus en plus. Cela est sûrement lié au fait que les petites villes alimentent un anonymat presque inexistant où on peut se sentir exposé voire jugé en permanence alors que dans la capitale on se fond un peu plus dans la masse. Peut-être aussi que j’ai fini par franchir cet état d’esprit et que j’ai appris à me plaire à moi-même.
Cependant, je trouve que le décalage dans la mode entre Paris et les autres villes va au-delà du regard des autres. Il y a un réel manque de stimulation et de créativité, je m’explique. Même si les réseaux sociaux nous donnent une forte accessibilité aux contenus de mode, rien n’est égal à l’expérience d’être stimulé dans la vie réelle. Marcher dans la rue et découvrir des boutiques par hasard, apprécier une tenue ou un layering différent sur une personne croisée, voir les personnes composer avec les pièces trouvées dans leurs armoires, suivant la saison, le temps… Les rues de Paris détiennent un réel langage visuel, vivant et spontané.
Ce décalage est réel : les personnes grandissant loin des grandes villes peuvent être amenées à connaître un sentiment de manque de connaissances, de ne pas être à leur place où de ne pas avoir les mêmes opportunités qu’une personne ayant évolué dans des rues pleines de diversité, d’inspirations culturelles de toutes sortes. Il y a un vrai manque d’accès menant à réduire son expression de soi.
Ce fossé vient façonner en silence le rapport que beaucoup entretiennent avec la mode et avec leur propre style ; leur volant une chance d'explorer qui ils sont vraiment à travers leurs pièces.
Les villes ont bien compris ce gouffre culturel ; elles tentent, et réussissent même petit à petit, à inspirer leurs habitants en proposant des événements centrés sur la mode. On peut citer le défilé Chanel à Biarritz, la Fashion Week de Toulouse qui a lieu une fois par an, ou encore l’exposition de Mossi Traoré au Mucem à Marseille.
C’est le propos qu'appuie Julia Ferloni-Grandval, commissaire de l’exposition au Mucem : pour Mossi Traoré, le vêtement n’est pas un simple habit mais bien “le langage universel du partage, de la mémoire et du mouvement.” Cette exposition vise à réduire la distance entre le public et la mode, comme le résume Pierre-Olivier Costa, président du musée “Rappeler que la frontière entre artisanat et art est poreuse. Leur dire que si tout n’est pas à portée de main, tout reste atteignable. La mode aussi.”
Ces initiatives sont essentielles : la mode sort enfin des capitales pour s’étendre et mettre en avant des talents sans se préoccuper des frontières géographiques.
Laura Santos